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Merci

Tiré du livre La soif de l'essentiel écrit par Reza Moghaddassi

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Season 2, episode 17
9 min / Published

Il faut peut-être toute une vie pour comprendre ce mot qu'on nous a appris dans notre enfance, et surtout pour en vivre pleinement le sens. Il ne se limite pas à une formule de politesse ; il témoigne, s'il est vécu, d'une reconnaissance et d'une gratitude envers celui qui donne. Il est aussi le signe que nous avons su recevoir. « Merci » est beaucoup plus qu'un mot, il est une modalité de l'être. Il est même, vraisemblablement, la porte d'entrée d'une vie qui cherche à goûter à la saveur d'être.
Si quelqu'un nous rend un service ou nous offre un cadeau, nous tient une porte ou nous indique notre chemin, nous disons merci parce que nous avons conscience que la personne n'était pas obligée de le faire, qu'elle était même libre de ne pas le faire.
Comme l'exprime avec beaucoup d'humour Chesterton, notre merci s'adresse nécessairement à quelqu'un qu'on reconnaît comme une personne et dont on suppose la liberté : « Si l'homme n'était pas libre, il ne pourrait pas dire merci pour la moutarde. » On ne dit pas merci à une chaise de nous permettre de nous y asseoir, mais on dit merci à celui qui nous la présente.
Dire merci du fond du cœur, et non par automatisme social, c'est ne pas considérer ce qui est reçu comme un dû, comme quelque chose que l'on mérite et qu'on nous doit, mais comme un don. Voilà pourquoi dire merci est un acte d'humilité : on cesse de prendre de haut celui qui donne, comme si son acte allait de soi, pour se présenter comme son obligé. On reconnaît que l'on a une dette vis-à-vis de l'autre, mais cette dette n'est pas quantifiable.
Un tel sentiment de reconnaissance s'arrête bien souvent à quelques cadeaux ou à quelques services qu'on nous rend. Or notre soif de l'essentiel doit nous conduire à passer de simples actes de remerciements à la véritable modalité de l'être qu'est la gratitude.
Marc Aurèle consacre intégralement son premier livre des Pensées pour moi-même à remercier, l'une après l'autre, toutes les personnes qu'il a eu la chance de rencontrer et qui lui ont permis d'être ce qu'il est, d'avoir ce qu'il possède. Ces carnets, qui lui servent à « ruminer » l'essentiel, accordent la priorité à prendre conscience de ce qui a été donné.
L'éveil à la gratitude apparaît donc, pour le philosophe, comme le point de départ de tout exercice spirituel. Bien des pratiques et prières de différentes traditions commencent d'ailleurs ainsi et rendent hommage soit aux dieux, soit aux ancêtres, soit aux maîtres de la lignée. Pourquoi commencer par remercier ? Parce que c'est par l'essentiel qu'il faut commencer : reconnaître que nous ne sommes pas la cause première de notre existence ni de nos actes, que nous ne pouvons donner que ce que nous avons reçu. Comme pour nous montrer le chemin de la gratitude, notre vie a commencé par l'expérience d'être reçu : nous n'avons pas tant été « jetés au monde », comme on l'entend parfois, qu'« accueillis » dans ce monde, sans quoi nous ne serions pas là pour en parler.
« Quand tu te lèves le matin, remercie pour la lumière du jour, pour ta vie, pour la force. Remercie pour la nourriture et pour le bonheur de vivre. Si tu ne vois pas de raison de remercier, la faute repose en toi-même », rappelait le chef shawnee Tecumseh. Vivre ce merci n'exige ni efforts démesurés ni ascèse, mais simplement d'ouvrir les yeux et de regarder sa vie. Pourtant, il nous est difficile de vivre à ce niveau de conscience. Notre drame, selon Bernard de Clairvaux, c'est notre ingratitude. Si nous restons aussi obsédés par ce qui nous manque et si nous nous habituons aussi vite à ce que nous possédons, c'est parce que nous ne voyons pas ce qui nous est offert ici et maintenant. À commencer par la vie. Mais si nous disions merci pour tout ce qui s'offre à nous, nous n'aurions pas le temps de nous plaindre. Bernard de Clairvaux affirme ainsi que la plénitude ne peut venir que de la gratitude, et non de la satisfaction de nos désirs illimités. « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ?» dit aussi saint Paul. « Ce que j'ai vient de mon seul mérite, car je l'ai gagné à la sueur de mon front », disent certaines personnes. Mais même à celles-là on pourrait demander : « Es-tu la seule cause de ta santé et de l'énergie que tu as eues pour travailler ? »
À qui dire merci pour la vie, pour le soleil, pour la beauté du monde, pour tout ce qui s'offre à nous sans qu'on l'ait mérité et sans qu'il nous soit demandé de rien rendre ?
Nous ne le savons peut-être pas. Mais que nous soyons croyants ou athées, seule la gratitude, ne serait-ce qu'à l'égard de la vie, de nos ancêtres ou des êtres qui nous entourent, peut nous permettre d'entrer dans une relation plus profonde au monde. Soit nous sommes conduits à vivre comme un dû notre existence et tout ce qui se donne à nous, soit nous les vivons comme un don.
Ces deux attitudes, radicalement différentes, déterminent notre manière de vivre la vie. En réalité chaque journée, voire chaque instant, peuvent devenir l'occasion de remercier, même si on ne sait pas qui. La gratitude n'a pas besoin de connaître le donateur pour être exprimée.
L'histoire de la Chute d'Adam et Eve symbolise à certains égards le passage d'une vie placée sous le signe de l'accueil, de l'écoute ou de la réception de l'être à une vie dans laquelle il s'agit sans cesse de ramener les choses à soi ou de les rejeter comme inutiles. Adam et Ève, au lieu de jouir de la présence des fruits de l'arbre, ont cherché à les consommer, c'est-à-dire aussi à les consumer. La Chute symbolise le passage d'un rapport de communion avec l'être, c'est-à-dire d'attention à la valeur des êtres et des choses indépendamment de leur utilité, à un rapport de consommation, c'est-à-dire à une logique dans laquelle les êtres et les choses devraient devenir notre propriété et nous servir, comme si c'était là leur fonction. La difficulté que nous avons à faire de la gratitude un mode privilégié de rapport à la vie découle de ce rapport réducteur et possessif avec le monde.
Elle découle aussi de l'habitude qui nous conduit à perdre le sens de ce qui nous est donné pour le vivre comme un dû. On peut donc penser que lorsque Dieu affirme que l'homme devra désormais « gagner son pain à la sueur de son front », il ne s'agit pas tant d'infliger une punition que de rendre possible une rédemption, au sens où le travail et l'effort nous redonnent le sens de la valeur des choses, donc aussi de ce qui nous est offert et qui n'a exigé ni effort ni mérite.
C'est par le travail que l'homme comprend que les choses ont un prix et qu'il devient capable de recevoir comme un don ce qui s'offre à lui gratuitement. À l'inverse, celui qui a pris l'habitude de tout recevoir sans effort ne reçoit plus rien, il prend ou il jette sans gratitude.

 

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