
S'incliner... Rendre Hommage...
N'oublie pas les chevaux écumants du passé par Christiane Singer
Rendre hommage met en mouvement une machinerie secrète qui ouvre les prisons.
En m'inclinant devant l'autre, je ne signifie pas que tout ce qui le constitue était parfait mais que j'ai entrevu, par grâce, l'éternité qui le fonde, la part indestructible de son être.
Aussitôt, les apparences, les tentatives non abouties, les malentendus, les échecs et les blessures perdent de leur virulence et s'effritent sous la tranquille action du temps.
Darius, le roi des Perses, le dernier souverain de la puissante dynastie des Achémides, gît, mort et vaincu aux pieds d'Alexandre, dans la poussière de la route d'Hécatompyles, aux abords des portes Caspiennes.
Le geste que va accomplir le Grec devant son ennemi mort illustre ce dont nous cherchons ici la trace.
Il s'incline, dégrafe son manteau de pourpre et l’étend sur le corps de Darius pour qu'il lui serve de linceul.
Le monde vacille.
L'immense surprise qu’avaient ressentie les Grecs, une fois franchis l'Asie Mineure, Milet, Éphèse et Pergame, de ne pas rencontrer les « Barbares » qu'ils attendaient mais de pénétrer dans une région où « la civilisation faisait rage depuis plusieurs millénaires », selon la superbe expression de François Parrot, trouve son aboutissement dans ce geste.
Au lieu de repousser du pied son ennemi, Alexandre s'incline.
« Son manteau sur la dépouille de son ancien ennemi en fait plus que le vainqueur de Darius : l'héritier du grand roi. Une investiture mystérieuse vient d'avoir lieu. »
Tout change désormais pour Alexandre : son attitude envers les Perses, sa stratégie, sa politique, la conception de sa mission historique.
Pareil geste possède sa magie. Il suspend le redoutable face-à-face des opposés, de la défaite et de la victoire, de la vie et de la mort, le face-à-face de deux falaises de roc, de deux meules entre lesquelles le monde est broyé… Il suspend la dualité sanglante…
Dans le hiatus de la piété, de l'hommage rendu, il y a place pour un mystère et pour une transmutation alchimique.
La phrase la plus poignante de tout l'Ancien Testament, c'est Jacob qui l’adresse à l'Ange à la fin de leurs combats : « Je ne te laisserai pas aller avant que tu ne m'aies béni ! » (Genèse 32–26.)
Dans cette adjuration est le germe même du monde à venir.
Quoi qu'on fasse, le combat a lieu entre des forces antithétiques, entre le jour et la nuit, le visible et l'invisible, l'homme et la femme, l'aujourd'hui et le demain, l’aujourd'hui et l’hier, le passé et l'avenir. Mais de ce geste de piété va dépendre le fruit de tout combat. Sera-t-il perdu ? ou sauvé ?
Il ne m'est demandé en somme qu'un seul geste pour rester digne de la vie – et qu'elle qu’ait été la souffrance que j'ai subie : m’incliner. Cette loi secrète semble jouer dans toute vie.
Lorsque, après une relation malheureuse (parents, époux, amant, etc.), je me détourne et m’éloigne sans un regard, la relation est certes coupée.
Mais ce qui demeure, c'est la dépendance.
Même si la relation vivante est sectionnée, le lien têtu de l'inachevé, du malaise ou de la malédiction persiste.
Bien des biographies, des aventures humaines, des entreprises commencent ainsi : par une porte claquée au nez du passé, et sont très vite envahies par un herpès, un mal-être indécelable.
La porte est certes close mais les rhizomes, eux, traversent les murs.
Il n'y a qu'une délivrance à la dépendance maléfique : c'est l'hommage rendu.
Et la conscience d'une reliance universelle.
Chaque être tente à sa façon la difficile traversée de la vie. Le succès obtenu n'est pas un critère. C'est l'élan, l'espérance la plus secrète au plus profond de la personne que nous saluons quand nous nous inclinons.
À ignorer cette loi du respect dû à chaque âme le monde s'enfonce dans l'agonie. Chacun réclame et encaisse son dû, sans dire merci, les fesses et les mâchoires serrées, le cœur sec.
Des mercenaires, des brokers, des chicaneurs et des blasés ont débarqué là où la Vie invite des danseurs, des voltigeurs, des adorateurs, des porteurs de flambeaux.
Editions Le Livre de Poche
Rendre hommage met en mouvement une machinerie secrète qui ouvre les prisons.
En m'inclinant devant l'autre, je ne signifie pas que tout ce qui le constitue était parfait mais que j'ai entrevu, par grâce, l'éternité qui le fonde, la part indestructible de son être.
Aussitôt, les apparences, les tentatives non abouties, les malentendus, les échecs et les blessures perdent de leur virulence et s'effritent sous la tranquille action du temps.
Darius, le roi des Perses, le dernier souverain de la puissante dynastie des Achémides, gît, mort et vaincu aux pieds d'Alexandre, dans la poussière de la route d'Hécatompyles, aux abords des portes Caspiennes.
Le geste que va accomplir le Grec devant son ennemi mort illustre ce dont nous cherchons ici la trace.
Il s'incline, dégrafe son manteau de pourpre et l’étend sur le corps de Darius pour qu'il lui serve de linceul.
Le monde vacille.
L'immense surprise qu’avaient ressentie les Grecs, une fois franchis l'Asie Mineure, Milet, Éphèse et Pergame, de ne pas rencontrer les « Barbares » qu'ils attendaient mais de pénétrer dans une région où « la civilisation faisait rage depuis plusieurs millénaires », selon la superbe expression de François Parrot, trouve son aboutissement dans ce geste.
Au lieu de repousser du pied son ennemi, Alexandre s'incline.
« Son manteau sur la dépouille de son ancien ennemi en fait plus que le vainqueur de Darius : l'héritier du grand roi. Une investiture mystérieuse vient d'avoir lieu. »
Tout change désormais pour Alexandre : son attitude envers les Perses, sa stratégie, sa politique, la conception de sa mission historique.
Pareil geste possède sa magie. Il suspend le redoutable face-à-face des opposés, de la défaite et de la victoire, de la vie et de la mort, le face-à-face de deux falaises de roc, de deux meules entre lesquelles le monde est broyé… Il suspend la dualité sanglante…
Dans le hiatus de la piété, de l'hommage rendu, il y a place pour un mystère et pour une transmutation alchimique.
La phrase la plus poignante de tout l'Ancien Testament, c'est Jacob qui l’adresse à l'Ange à la fin de leurs combats : « Je ne te laisserai pas aller avant que tu ne m'aies béni ! » (Genèse 32–26.)
Dans cette adjuration est le germe même du monde à venir.
Quoi qu'on fasse, le combat a lieu entre des forces antithétiques, entre le jour et la nuit, le visible et l'invisible, l'homme et la femme, l'aujourd'hui et le demain, l’aujourd'hui et l’hier, le passé et l'avenir. Mais de ce geste de piété va dépendre le fruit de tout combat. Sera-t-il perdu ? ou sauvé ?
Il ne m'est demandé en somme qu'un seul geste pour rester digne de la vie – et qu'elle qu’ait été la souffrance que j'ai subie : m’incliner. Cette loi secrète semble jouer dans toute vie.
Lorsque, après une relation malheureuse (parents, époux, amant, etc.), je me détourne et m’éloigne sans un regard, la relation est certes coupée.
Mais ce qui demeure, c'est la dépendance.
Même si la relation vivante est sectionnée, le lien têtu de l'inachevé, du malaise ou de la malédiction persiste.
Bien des biographies, des aventures humaines, des entreprises commencent ainsi : par une porte claquée au nez du passé, et sont très vite envahies par un herpès, un mal-être indécelable.
La porte est certes close mais les rhizomes, eux, traversent les murs.
Il n'y a qu'une délivrance à la dépendance maléfique : c'est l'hommage rendu.
Et la conscience d'une reliance universelle.
Chaque être tente à sa façon la difficile traversée de la vie. Le succès obtenu n'est pas un critère. C'est l'élan, l'espérance la plus secrète au plus profond de la personne que nous saluons quand nous nous inclinons.
À ignorer cette loi du respect dû à chaque âme le monde s'enfonce dans l'agonie. Chacun réclame et encaisse son dû, sans dire merci, les fesses et les mâchoires serrées, le cœur sec.
Des mercenaires, des brokers, des chicaneurs et des blasés ont débarqué là où la Vie invite des danseurs, des voltigeurs, des adorateurs, des porteurs de flambeaux.
Editions Le Livre de Poche
- hommage
- vie
- grace
- amour
- relation







Join the conversation
You can post now and register later. If you have an account, sign in now to post with your account.